François Jaran: La huella del pasado: Hacia una ontología de la realidad histórica

La huella del pasado: Hacia una ontología de la realidad histórica Book Cover La huella del pasado: Hacia una ontología de la realidad histórica
François Jaran
Herder Editorial
2019
Paperback 16.90 €
208

Reviewed by: César Gómez Algarra (Université Laval)

L’histoire jette ses bouteilles vides par la fenêtre.

Chris Marker, Sans soleil

 

Après un travail consacré au problème de la phénoménologie de l’histoire chez Husserl et Heidegger[1], où, malgré tout ce qui séparent ces deux phénoménologues, un rapprochement essentiel était mené à bien, François Jaran se tourne maintenant vers une recherche de nature explicitement ontologique. Cette enquête vient compléter et développer, pour ainsi dire, son travail précédent pour se pencher en profondeur sur le problème de la réalité historique. En quel sens pouvons-nous ou devons-nous parler de « réalité historique » ? Face aux thèses réductionnistes que l’auteur nomme « matérialistes » ou « subjectivistes », celles qui ne considèrent le monde que comme un agrégat de choses physiques auxquelles on ajouterait le caractère culturel, politique ou historique, il s’agit de défendre une conception plus riche de la réalité. Pour cela, il faut montrer que la « réalité » se donne déjà chargée de plusieurs sens, de plusieurs caractères, qu’on ne peut lui soustraire sans la réduire fatalement. La « réalité » n’est donc jamais neutre, elle se donne « déjà teintée » par ces caractères, selon la belle expression que nous trouvons dans l’introduction, et c’est celui d’être historique qui sera analysé en détail dans cette œuvre (21).

Plus concrètement, l’auteur tente d’appréhender le mode d’être d’un étant en tant qu’étant historique. Pour ce faire, la grande majorité du travail conceptuel se fonde sur le projet philosophique de Heidegger, depuis les cours de jeunesse jusqu’à Être et temps. Mais à ce noyau argumentatif du livre précèdent deux chapitres consacrés au néokantisme et à Dilthey, dont le but est de clarifier les bases philosophiques du débat dont surgit l’herméneutique de la facticité et les interrogations du jeune Heidegger. Finalement, et c’est un ajout remarquable, les derniers chapitres sont consacrés à la effectuation (re-enactment) chez Collingwood et à la trace chez Ricœur. Le recours à ces deux auteurs permet de compléter l’analyse en montrant une proximité et familiarité avec le travail de l’historien qui nuance et dépasse largement les positions heideggériennes, trop radicales ou limitées (23). S’il fallait regretter l’absence d’un nom fondamental dans ces investigations, ce serait celui de Gadamer. Cependant, bien qu’aucun chapitre ne lui soit entièrement consacré, ses apports apparaissent à plusieurs moments de l’argumentation, là où, justement, son travail herméneutique s’avère d’une grande clarté et utilité.

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Les deux premiers chapitres sont donc consacrés au problème de la fondation (fundamentación) des sciences humaines ou de l’esprit, notamment au débat entamé par Dilthey, Rickert et Windelband à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, débat dont l’influence sur le jeune Heidegger est maintenant bien connue. La question, relevant en principe d’une problématique épistémologique et gnoséologique dans le contexte complexe du positivisme et de l’avancée des sciences de la nature, permet à l’auteur, de façon par moments surprenante, d’en tirer des conséquences d’ordre métaphysique. Dès ce premier chapitre, nous trouvons important de souligner une qualité remarquable de l’ouvrage : la capacité à dégager le contenu essentiel de façon très condensée, résumant en quelques pages les problèmes plus prégnants de ces grandes œuvres et des polémiques qui lui sont attachées, tout en redirigeant la question vers l’enjeu principal.

Il s’agit donc de montrer qu’à partir des distinctions développées par Dilthey entre esprit et nature et entre expliquer et comprendre pour préserver la spécificité du savoir propre aux sciences humaines, les réponses des néokantiens ont nourri une problématique sur les différentes façons dont nous appréhendons la réalité. Du refus de Windelband à l’acceptation de ce dualisme ontologique considéré dominant dans la tradition occidentale jusqu’à Hegel, l’auteur en vient à décrire la division logico-formelle par laquelle universel et particulier sont différenciés. Là où les sciences de la nature peuvent émettre des lois générales, les autres sciences devront rendre compte du singulier et irrépétible. C’est donc le cas, entre autres, de la science historique. Puis, avec plus de détails, F. Jaran consacre plusieurs pages à rendre explicite la contribution de Rickert, qui approfondit les concepts antérieurs en insistant sur la différence entre la tendance généralisatrice et la tendance individualisatrice (30). Ainsi, nous avons une seule réalité effective, conçue de double façon : d’une part, à travers la généralisation qui fait de la réalité nature, et d’autre part, de la particularisation qui fait histoire. Ce qui nous intéresse spécialement ici, c’est de voir comment, dans le cadre de ce débat sur la fondation des sciences, l’auteur dégage des thèses sur le mode d’être de la réalité. Malgré ce monisme ontologique constatable chez Rickert, l’essentiel est surtout que l’être humain appréhende cette réalité à travers ses propres moyens : dans cette ordination de la réalité, le néokantien considère les généralités des abstractions, qui seraient dépassées dans le rang hiérarchique par l’objet individuel auquel nous faisons face. Bien que, en termes kantiens, l’individualité « en soi » de l’objet ne soit pas atteignable, les analyses montrent que, malgré tout, l’appréhension de la réalité par le sujet fonctionne grâce à un type particulier d’individualisation. D’où la conséquence suivante, importante pour la suite du livre : la réalité que l’être humain appréhende est plutôt individuelle avant d’être générale et légiférée comme nature (37). Cependant, comme le relève la dernière section du chapitre, à partir des apports de Kroner, le monisme ontologique des néokantiens ne va pas sans difficultés. En effet, considérer la réalité à partir d’une seule dimension implique aussi de dérober la signification individuelle propre aux objets ou événements historiques : un tableau ne serait qu’un amas de matériaux sans aucun sens au-delà d’ajouts postérieurs. Ceci ne correspond certainement pas à sa réalité la plus propre et significative. Malgré tout, et c’est le thème du deuxième chapitre, il ne va pas de soi que l’essai diltheyéen de sauver la spécificité de l’histoire soit réductible, comme il l’était pour les néokantiens, à un dualisme esprit-nature des plus orthodoxes.

En effet, Dilthey a développé plutôt un monisme ontologique de l’expérience vécue (Erlebnis, vivencia). Contre un appauvrissement de l’expérience, il s’agit de redonner une force et une légitimité à celle-ci dans les sciences humaines, passant de la caractérisation du sujet comme rationnel et froid à sa compréhension en tant qu’être historique dans son être propre. Notons aussi que par le biais de cette caractérisation s’éclaire une autre conception de l’être humain, comme étant capable de radicaliser ses tendances naturelles de compréhension vers tout ce qui est historique, afin d’élargir et d’appréhender son champ de connaissance.

L’analyse de la notion d’expérience vécue menée à bien par l’auteur permet de dégager l’originalité de Dilthey dans le contexte philosophique de son époque. Avant toute abstraction, toute différenciation comme celle d’objet physique et de représentation psychique, nous avons la donation de quelque chose de plus originaire : l’Erlebnis dans toute sa puissance. L’expérience vécue se donne immédiatement, avec des valeurs, des sentiments, etc. Et dans le domaine des sciences humaines, dont font partie l’histoire et ce qui est historique, ce sera à partir des expériences vécues que nous, êtres historiques, pourrons avoir accès aux intériorités passées, à leurs mondes vécus et à leur caractère spirituel, à partir des expressions humaines, de ses œuvres et de leur culture. Leur sens et leur signification ne sont surtout pas réductibles à leur limitation dans d’autres sciences naturelles. L’intérêt de ce chapitre est alors de mettre en avant une dimension originaire de l’expérience vécue qui permette de contrer la compréhension matérialiste plus vulgaire, et ce, à travers d’une lecture des thèses de Dilthey qui se veut expressément métaphysique.

Dans les dernières sections, ce point de vue est développé davantage avec la notion d’Innewerden (saisie, se rendre compte de ; percatación). Avant toute différenciation ou abstraction, nous avons donc l’expérience vécue, à laquelle nous avons un accès immédiat : elle se donne avant toute réflexion, de façon préthéorique, sans qu’on puisse parler de distinction entre le « capter » et le « capté ». Autrement dit, il n’y a pas encore de relation entre sujet-objet, pas de rapport de l’ordre de la connaissance pivotant autour de la perception. La prétention de l’auteur, en mobilisant la notion de l’Innewerden, complétée par des références à Heidegger et à Gadamer, qui ont relié le concept au νοεῖν grec en tant que « perception préréflexive », est d’abandonner le cadre épistémologique et la réduction matérialiste de toute réalité au simplement physique. La compréhension de l’Innewerden fait signe vers un des points clés de l’ouvrage et annonce les chapitres suivants sur le jeune Heidegger. En interprétant de façon ontologiquement forte la conceptualisation diltheyéenne, F. Jaran souligne qu’avec l’expérience vécue nous retrouvons une revalorisation de ce qui est significatif, ce qui a un sens, et donc surtout un sens historique, face aux démarches abstractives propres aux sciences de la nature. Dans la mesure où l’expérience vécue est première, plus originaire et précède les démarches épistémologiques postérieures, et contre le privilège moderne de la perception sensible, nous pouvons nous accorder avec Dilthey pour suivre ce fil comme accès à une réalité plus pleine, où l’être humain se tient avant toute distinction ( 62-63).

Ces deux premiers chapitres offrent une pertinente et très claire vue d’ensemble sur la façon dont le problème et ses enjeux étaient posés et seront reçus par Heidegger, et cela, dès ses premiers cours. C’est à partir de cette question que nous passons maintenant à la deuxième partie du livre, donc aux trois chapitres consacrés au projet heideggérien dans ses diverses ramifications.

L’auteur ouvre cette partie en expliquant l’importance de l’histoire et l’historicité chez Heidegger. Particulièrement intéressante dans ce contexte est la citation d’une lettre à Bultmann, où il est question de l’élargissement de la région du domaine d’objets nommé « histoire ». Cet élargissement, dans le cadre du projet ontologique du livre, ne doit pas être compris seulement comme relevant du caractère éminemment historique du Dasein, mais aussi et surtout comme une élaboration versant sur le mode d’être des étants historiques. Les tentatives de dépassement de l’appréhension de la réalité comme Vorhandenheit fonctionnent alors comme fil conducteur, et c’est ce point qui représente la nouveauté heideggérienne ici reprise. Cependant, en suivant ce fil conducteur, l’auteur va préciser aussi l’évolution du questionnement de Heidegger, remarquant le processus génétique qui va de la thématisation de la vie facticielle à l’ontologie fondamentale de 1927.

Pour ce faire, le troisième chapitre (« Penser l’histoire à partir de l’expérience facticielle de la vie ») est consacré plus concrètement à l’analyse des cours de jeunesse, notamment Phénoménologie de la vie religieuse et Phénoménologie de l’intuition et de l’expression. Il s’agit donc de mettre en avant les acquis plus féconds de Dilthey sur l’expérience vécue et sur la vie pour capter le mouvement de celle-ci dans son inquiétude, et donc dans ce qu’elle m’est propre, se séparant davantage des fixations épistémologiques du néokantisme. À partir de cette orientation, l’histoire n’est plus à considérer comme un « objet » du savoir, auquel on applique des concepts généraux, mais doit être saisie dans la facticité elle-même. Mais pour autant, ce qu’est à proprement parler l’historique, sans se borner tout simplement à le voir comme ce qui « a lieu dans le temps », doit être mieux délimité. Ceci permet à Heidegger de critiquer Rickert dans sa quête d’une historicité plus « vivante » et plus originaire, qui nous détermine et affecte de fond en comble. Avant toute étude scientifique et théorique, notre expérience vitale de l’histoire est déjà là (77).

Cependant, si l’histoire surgit au sein de la vie facticielle elle-même, nous devons comprendre la structure de cette détermination, comprendre aussi comment elle se donne dans le Dasein. L’auteur se prête à ce travail en dégageant la pluralité des modes dans lesquels, selon Heidegger, l’histoire se manifeste dans la vie facticielle, élaborant ainsi une hiérarchie fondamentale. Certes, l’histoire peut être comprise comme un savoir que nous étudions en lisant des textes, documents, etc. Elle peut aussi et surtout être conçue comme la totalité de ce qui est passé ou advenu, voir comme une partie significative de cette totalité. Mais ces manifestations ne sont pas aussi originaires, notamment la dernière, puisque, bien que surgissant d’une pensée humaine, elles fonctionnent plutôt comme une idée spéculative et régulatrice, qui ne concerne pas de façon essentielle notre présent. Pour Heidegger, les modes authentiques de l’histoire nous concernent plus directement, nous « dévorent » pour ainsi dire : c’est plutôt l’histoire comme tradition, comme magistrae vita ou, tout simplement, comme la mienne propre. C’est ainsi que nous nous rapportons à l’histoire, que nous apprenons d’elle. Et c’est là un point essentiel pour son projet ontologique que l’auteur souligne dans ce chapitre : ces rapports à l’histoire sont caractérisés de plus authentiques, dans la mesure où celle-ci se donne ainsi comme existant facticiellement, comme une réalité historique (85-86). Cependant, les réflexions heideggériennes sur le problème ne s’arrêtent pas ici, dans le terrain de la vie facticielle, et vont acquérir un caractère plus ontologique à partir de la reprise du débat Dilthey-Yorck. C’est le thème du quatrième chapitre : « Placer Dilthey sur le terrain de l’ontologie ».

Dans les années 1924-25, s’acheminant vers la question de l’être qui sera décisive par la suite, l’interrogation sur l’histoire et l’historicité se concrétise en partant de façon explicite du traitement d’un étant qui est caractérisé par l’histoire : le Dasein en tant qu’être que nous sommes. Heidegger reprend ainsi, notamment dans les conférences sir Le concept de temps, la philosophie de Dilthey et les critiques du comte Yorck pour modifier le traitement de la vie, passant ainsi à une considération sur les structures ontologiques de l’existence humaine, qui est d’emblée et essentiellement historique. Par ce biais, il va s’éloigner davantage des limites de l’approche propre à la théorie de la connaissance. L’enquête historique ne peut pas partir du privilège de la perception, omniprésent dans la philosophie moderne et dans les sciences de la nature, mais de ce qui est vécu. Réélaboré par Heidegger, le travail sur la vie que Dilthey avait mené doit être maintenant progressivement ontologisé. Il s’agit donc d’une opération de déplacement qui ramène la vie et la réalité historique à sa constitution ontologique, à ses modes de donation. Nous devons, comme le prône Heidegger dans ces textes, nous questionner sur l’être et non sur l’étant, sur l’historicité et non tout simplement sur ce qui est historique. S’offre ainsi une méthode d’interrogation qui n’est pas réductible au traitement de ce qui est vorhanden : c’est seulement ainsi que l’histoire pourra être traitée de façon effective.

Cependant, cette nouvelle approche implique surtout de comprendre l’historicité au sein du Dasein lui-même, donc de se demander en quoi celui-ci est un être essentiellement historique. Ce que veut souligner l’auteur dans ces pages est comment, en comprenant la façon dont tout rapport du Dasein à l’étant est déjà marqué par l’histoire, nous pouvons accéder, à travers cette marque du passé, à une nouvelle prégnance de la réalité historique. En effet, le philosophe fribourgeois s’efforce d’écarter l’idée traditionnelle selon laquelle le passé serait un présent sans actualité, sans être. Contre cette idée bien inscrite dans notre conceptualité depuis Augustin, Heidegger rétorque que le passé se donne sous une forme particulière : celle du Gewesen-sein, de l’être-été (ser-sido). C’est ce statut d’être qu’a le passé, et non celui de présent prétérit, qu’il faut garder à l’esprit pour une recherche sur l’ontologie historique. Ainsi, en 1924 un jalon fondamental était déjà placé, qui sera complété dans Être et temps afin de mieux comprendre quel rapport entretient le présent avec l’historicité.

Le chapitre se clôt par une analyse des conférences de Kassel et de sa reprise dans le cours du semestre d’été 1925, les Prolégomènes pour une histoire du concept de temps. Le recours au premier texte sert à montrer comment Heidegger établit la distinction, devenue désormais « canonique », entre l’histoire comme savoir ou science historique (Historie) et l’histoire comme événement (Geschichte), et un événement qui nous concerne au premier plan. Dans le second texte, il est plus facile d’apprécier le chemin vers une ontologie. En laissant derrière-lui les approches de la vie facticielle, qui ne voulaient pas trancher entre le domaine de la nature et celui de l’histoire, Heidegger souligne néanmoins la possibilité d’approcher la réalité historique vraie, en procédant par une démarche phénoménologique qui capte sa constitution originaire. Mais cela ne sera possible que si l’ontologie grecque, qui relie la présence constante, la oὐσία, à l’être, est rompue par une nouvelle ontologie capable de rendre compte de l’histoire au-delà de cette réduction. Le chemin vers Être et temps est maintenant dégagé, où F. Jaran voit la solution heideggérienne au problème de l’ontologie de l’historique.

Le cinquième chapitre, « L’histoire dans le cadre de l’ontologie fondamentale », se penche alors sur l’opus magnum de 1927. En se concentrant particulièrement sur les paragraphes 72 à 77 de la seconde partie, l’auteur cherche à mettre en lumière le sens et la portée de l’historicité originaire du Dasein dans ce qui l’intéresse davantage : son rapport à l’étant. Pour abandonner radicalement l’idée du présent comme réalité et les thèses subjectivistes de l’histoire il faut tirer toutes les conséquences de la structure temporelle du Dasein, son rapport à l’historicité. En effet, celui-ci n’est pas de prime abord anhistorique pour, par après, se voir octroyer ces qualités : il est de façon essentielle marqué par le temps, et donc le temps arrive (geschehen) en lui, de la naissance à la mort. Dans le questionnement ontologique du livre, il nous faut cependant comprendre aussi comment cette historicité se rapporte à ce qui n’est pas le Dasein.

L’auteur consacre alors une partie du chapitre à commenter l’analyse de l’antiquité, en tant qu’étant historique par excellence, telle qu’elle se déploie dans Être et temps. Cette première approche confirme d’abord l’idée qu’à travers un étant ancien nous avons accès à un monde passé, un monde qui n’existe plus mais qui appartenait à un Dasein, et qui maintenant s’ouvre à nous à partir de cet étant lui-même. Ce monde est caractérisé comme welt-geschichtlich, comme ce qui est mondain-historique (mondo-historial dans la traduction d’E. Martineau). Mais cette façon de considérer le problème n’est pas suffisante : le fil de l’antiquité ici suivi permet de découvrir la relation des étants intramondains comme étants historiques avec un monde aussi bien historique. Malgré tout, il nous reste à comprendre en quel sens plus précisément le monde a lieu comme historique et quelles conséquences nous pouvons tirer par rapport à l’étant historique tel quel.

Ici, la difficulté que l’auteur souligne conséquemment tient à ce que Heidegger lui-même a affirmé dans Être et temps, à savoir, qu’une recherche ontologique de ce qui est « mondain-historique » suppose d’aller au-delà de la recherche qui est la sienne. F. Jaran cherche alors à expliquer ce point et à faire comprendre qu’on ne peut malgré tout ni soutenir que l’histoire est une région ontologique parmi d’autres ni que le caractère historique est simplement un mode d’être à ajouter à la liste que forment la Vorhandenheit, la Zuhandenheit et les autres. Au contraire, l’historicité, pour ainsi dire, se décline historiquement et est à retrouver dans plusieurs modes d’étants, soit subsistants, utiles, existants, etc. (137). Et c’est dans le cours de 1927 sur Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie que Heidegger lui-même jette une nouvelle lumière sur la question. Une des particularités de l’étant historique est son caractère nécessairement intramondain : contrairement à l’étant naturel, qui surgit de et à partir de lui-même, l’étant historique est produit (comme le seraient, dans l’exemple de l’ouvrage, les produits de la culture, etc.), et produit de façon nécessaire par un Dasein. L’étant historique comme intramondain relevant donc de l’intervention d’un Dasein comme causalité ontique, la question ne peut pas être complètement résolue dans une recherche sur les structures ontologiques de l’étant, et donc sur les conditions de possibilité de compréhension de l’être telles que constituent le projet de l’ontologie fondamentale.

Pour conclure ce chapitre et bien exposer les acquis et les voies malgré tout ouvertes de la pensée heideggérienne, l’auteur se tourne vers les remarques « métontologiques » des textes postérieurs à 1927. Compte tenu que la projection transcendantale de l’historicité originaire du Dasein sur l’étant est insuffisante pour expliquer l’étant dans son caractère historique et son appartenance au monde, ce pas est cohérent et semble fécond. De ce point de vue, le retournement vers l’étant comme point de départ permet de penser la manifestation de l’étant comme d’emblée historique. Malheureusement, Heidegger ne traite pas en détail ce thème, se bornant à quelques remarques. Ceux-ci s’avancent vers la possibilité d’une ontologie de l’histoire qui s’appuierait sur le problème du mondain-historique, et a fortiori si elle ne veut pas s’épuiser dans la projection transcendantale du Dasein et de sa compréhension de l’être. En effet, comme le relèvent les dernières pages du chapitre, le caractère mondain-historique ne correspond pas, tout simplement, à un mode d’être qui déterminerait que l’étant se manifeste sous telle ou telle forme. Bien  au contraire, l’étant historique se donne dans le monde lui-même, et dans sa particulière référence aussi bien au monde passé du Dasein qu’au problème du monde en tant que tel. Ayant dégagé ce point fondamental pour son projet, F. Jaran peut maintenant compléter sa recherche ontologique en s’appuyant, dans une troisième section, sur des auteurs doués d’une sensibilité différente à l’histoire.

Le sixième chapitre est donc consacré à R. Collingwood, et bien que sautant à l’analyse d’un philosophe et historien anglais, l’auteur souligne que la source des influences demeure la même : Dilthey. Par rapport aux avancées antérieures, Collingwood met en avant la conception de la ré-effectuation (re-enactment) comme mode de reconstitution historique, que F. Jaran va expliciter en comparaison avec la répétition heideggérienne d’Être et temps. Il s’agit alors de bien appréhender comment l’historien est capable de redonner une certaine effectivité aux événements passés, et quel sens épistémologique précis cela possède dans sa recherche.

À partir de ces interrogations, la question est de voir comment Collingwood envisage la possibilité de connaître l’histoire, en admettant que c’est un objet qui dépasse certainement ce qui est « réel », et qu’elle est douée d’un statut d’idéalité et d’inactualité qui doit se révèler malgré tout comme accessible par le travail de l’historien. Ce qui intéresse particulièrement l’auteur est de voir précisément comment cette réactualisation de l’effectivité de l’histoire se déploie, notamment dans une perspective ontologique : c’est par les étants ou artefacts historiques que nous pouvons comprendre les propos humains qui les sous-tendent, les nécessités auxquelles il répondait.

Plus concrètement, Collingwood propose une division entre aspect externe et interne de l’étant historique, donc entre sa dimension physique et psychique, et octroie la primauté absolue de l’interprétation à ce qui est interne en tant que lieu des intérêts humains. L’activité critique de la ré-effectuation consiste alors à repenser dans l’esprit de l’historien ce que les personnages historiques ont dû penser, redonnant une effectivité au passé qui serait justifiée par la capacité humaine de penser la même chose. C’est à ce niveau que tient une des difficultés majeures de la ré-effectuation : la justification de cette mêmeté du pensé doit dépasser l’irrépétable, comme les perceptions et les sentiments, mais elle doit atteindre un sens intemporel de l’événement qui aurait acquis réalité dans le monde.

Cette dimension de la ré-effectuation pose problème ; elle risque de constituer une sorte de phantasme de résurrection absolue du passé dans le présent, apparence qui se radicalise davantage par la position de Collingwood sur la justesse et l’adéquation totale de ce qui est ré-effectué. Contrairement à l’herméneutique, dans laquelle F. Jaran n’a cessé de puiser les ressources de son argumentation, les thèses du philosophe anglais mènent à une compréhension du passé qui pourrait être caractérisée par une certaine naïveté : nous, comme chercheurs, nous recréons dans notre esprit ce qui s’est effectivement passé, tel quel. Face à cela, les travaux de Heidegger, mais aussi et surtout de Ricœur et de Gadamer nous ont montré à quel point la distance historique est un abîme infranchissable qui permet justement une compréhension autre des événements, tout en écartant les soupçons de psychologisme, dont sa présence chez Collingwood est difficilement contestable.

Et c’est donc sur Ricœur que porte le dernier chapitre, où la réponse précise au problème global de l’ouvrage est atteinte. Il s’agit pour l’auteur de voir en quoi la thématisation de la trace, présente dans le troisième volume de Temps et récit, constitue justement ce qu’une ontologie de la réalité historique cherche depuis le début de l’ouvrage. Pourquoi ? Principalement car la visée de Ricœur correspond à ce qui était recherché, notamment parce que la trace relève d’une dimension ontique, elle est bel et bien un « reste visible » qui fait partie de ce qui est arrivé, donc de l’événement historique.

En outre, la trace dépasse les autres étants capables de nous révéler quelque chose du passé, puisque dans sa neutralité elle n’est pas suspecte, comme le monument ou le document, d’être entachée par une forme ou une autre d’idéologie. Bien plus, F. Jaran souligne que dans son rapport à l’événement, la trace a un statut ontologique spécifique : il y aurait un certain rapport de métaphoricité, d’évocation de ce qui est arrivé dans le document, en tant que signe qui fait signe vers quelque chose d’autre, tandis que la trace reste, dans toute sa simplicité, une chose parmi les choses.

À travers cette notion de trace, nous sommes aussi amenés à une critique des limites de l’antiquité et de la position heideggérienne dans Être et temps. En effet, Ricœur cherche à réenvisager cette primauté de l’originaire dont l’œuvre de Heidegger semble porter l’étendard : la trace, par le dérivé et l’ontique, enrichit la compréhension originare de l’histoire et nous montre que l’historicité du Dasein et le savoir historique (Historie) se déterminent mutuellement beaucoup plus qu’ils ne s’opposent. Mais la trace dépasse aussi l’unilatéralité de la conception de Collingwood, qui privilégie l’aspect interne des étants au détriment absolu de l’extériorité, de l’étantité historique de la trace. En elle-même, la trace est la preuve matérielle de la prégnance de l’histoire. Elle n’est pas, telle quelle, une représentation d’autre chose, mais elle « tient lieu de ». Elle garde sa dimension ontique manifeste tout en permettant d’atteindre l’histoire, nous révélant pleinement ce qu’était le but recherché tout au long du livre : ce qu’est un étant historique, une réalité historique en soi qui va au-delà de toute projection subjective et de toute réduction scientifique. La trace nous permet alors d’accomplir notre désir, « un peu puéril » comme le souligne l’auteur, mais néanmoins essentiel pour nous, êtres historiques : celui de « pouvoir toucher avec les mains ou voir avec les yeux un objet qui provient du passé » (175).


[1] François Jaran. 2013. Phénoménologies de l’histoire. Husserl, Heidegger et l’histoire de la philosophie. Louvain: Peeters.

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