Arkadiusz Chrudzimski: Die Natur der Intentionalität

Die Natur der Intentionalität Book Cover Die Natur der Intentionalität
Philosophische Analyse / Philosophical Analysis 69
Arkadiusz Chrudzimski
De Gruyter
2016
Hardcover 79.95 €
210

Jean-François Lavigne, Dominique Pradelle (dir.): Monde, structures et objets de pensée

Monde, structures et objets de pensée. Recherches de phénoménologie en hommage à Jacques English Book Cover Monde, structures et objets de pensée. Recherches de phénoménologie en hommage à Jacques English
Rue de la Sorbonne
Jean-François Lavigne, Dominique Pradelle (dir.)
Éditions Hermann
2016
Broché 35.00 €
320

Jugement et temps – une recherche sur le lógos

Jugement et temps. La phénoménologie du judicatif Book Cover Jugement et temps. La phénoménologie du judicatif
Academica
Viorel Cernica
Éditions de l'Institut Européen
2013
Broché
432

Recension par: Mihai-Dragos Vadana (Université de Bucarest)

Jugement et temps – une recherche sur le lógos[1]

Il tient de la vie humaine de comprendre unitairement des pratiques, des pensées, des discours, ainsi que toutes sortes de règles, motivations, moyens et de résultats. Il n’est pas difficile d’admettre que certaines pratiques prouvent leur efficacité devant d’autres, ce qui suscite notre pensée d’en rendre compte, de les justifier. En effet cet intérêt de la pensée devient un véritable phénomène. Notre pensée, prise initialement dans les unités de vie, avec des pratiques et des discours, s’en détache et se retourne à soi-même. Elle se prend comme objet. Pensée de la pensée ou pensée passée en registre réflexif – c’est ainsi que la pensée devient formelle. Cette clôture de la pensée sur elle-même est significative parce que la pensée impose ultérieurement ses formes à tout fait humain. Selon le phénomène de l’institution de la pensée formelle, seules les formes de la pensée donnent accès aux choses de la vie humaine. La vie humaine reste tout ce qui peut être reconnu par les formes de la pensée. Le terme présocratique qui rassemble la pensée, le discours et la pratique c’est le lógos. Celui-ci est l’origine originaire de tout fait humain. Dans les mêmes termes présocratiques, le lógos formel ne retient pas du lógos entier que la forme de la pensée. Le lógos formel ne comprend pas la pensée des choses humaines mais la forme de cette pensée, c’est-à-dire, les notions, le jugement avec ses deux positions formelles – le sujet et le prédicat – et la chaîne formelle des jugements. Le lógos formel est, pour cette raison, l’origine non-originaire de tout fait humain. Tout comme le phénomène de l’institution de la pensée formelle, le lógos formel se substitue au lógos entier. Une fois consommée cette substitution, ce véritable partage au sein du lógos, le lógos formel conditionne et autorise chaque fait humain. On ne peut pas parler d’un fait humain sans que le lógos formel ne lui impose les formes propres. On reconnaît un fait humain en tant qu’il est bien formé par le lógos ; on l’autorise, on le privilégie par rapport à d’autres faits. Ou on rejette un fait humain en tant que mauvais formé or impossible d’être constitué par le lógos. Le lógos formel devient la « vie humaine », mais ce qui reste hors de lui, étant non-autorisé, n’est pas moins humain.

Du lógos entier au lógos formel – ce passage peut avoir une signification historique. Il peut être admis avec une certaine évidence comme notre histoire. Mais quelles sont les conditions selon lesquelles le lógos formel s’impose dans la vie humaine ? Ou, autrement dit, comment est-il possible que le lógos formel prétende d’être rien moins que « la vie humaine » ? Est-il encore possible de récupérer le lógos entier propre à la vie humaine ?

Ces questions introduisent le thème de la recherche menée par Viorel Cernica dans Jugement et temps. La phénoménologie du judicatif (2013). L’auteur cherche dans ce livre la structure du lógos formel et les possibilités de constitution qui lui ont permis de s’imposer comme le véritable horizon de la vie humaine. Selon l’hypothèse posée dès le début du livre, le jugement avec sa structure formelle la plus simple (sujet-prédicat, ou S-P), c’est l’hypostase du lógos formel. Afin de reconnaître sa fonction performative, son intentionnalité au sens de préalable, ou son a priori, le jugement est considéré dans son rapport avec temps. Jugement (S-P) et temps constituent ensemble l’origine et les possibilités du lógos formel.

La recherche menée par Viorel Cernica poursuit une reformulation des problèmes du jugement, du temps et de leur relation. Le temps considéré par l’auteur n’est ni le temps physique, ni les deux instances du temps phénoménologique chez Husserl (le temps interne originaire comme flux continu des actes de la conscience, et le temps objectif comme chaîne de durées des objets constitués par une conscience transcendantale). Chez Cernica, le temps est plutôt « une temporalité originaire, évidente » (JT : 30) qui constitue le lógos formel, l’ego lui-même conscient et réflexif, l’étant mondain, le sujet, le prédicat, le verbe, le temps du jugement, et l’objet comme durée comblée temporellement (JT : 29). Le jugement (S-P) n’est pas non plus une simple synthèse de deux termes. Il est plutôt une unité de signification formelle qui prétend s’emparer exclusivement du privilège de la vérité, et qui exprime, en vertu de cela, « les règles d’accréditation publique (au sens de reconnaissance) de toute pensée, discours et pratique » (JT : 38). La relation temps-jugement est, enfin, également importante. Du point de vue du temps, le jugement est un système d’actes temporels constitutifs. Du point de vue du jugement, le temps temporise (c’est-à-dire, constitue, met en être, comble une durée d’un objet) dans les sens ou dans les directions des éléments du jugement. Donc, comme le titre du livre l’annonce, le jugement et le temps remplissent et donnent des fonctions opérationnelles et statut d’objet, se dirigent et se soutiennent réciproquement.

Le livre Jugement et temps comprend deux amples sections qui utilisent deux méthodes privilégiées. Section I, « La structure judicative originaire S-P en perspective historique-phénoménologique », privilégie la description appliquée aux certains moments significatifs de l’histoire de la logique et de la philosophie qui ont contribué aux problématiques du lógos et du jugement par rapport au temps. Dans la description menée par Viorel Cernica, l’Organon (Aristote), la Critique de la raison pure (Kant), Être et Temps (Heidegger) reçoivent des sens de l’institution et de la consolidation du lógos formel, ainsi que des sens non-formels qui attestent une pensée du lógos entier, présente en ces œuvres. La plus importante idée de Viorel Cernica concerne le caractère originaire de la structure formelle du jugement (S-P) et sa multiplication en formes logiques complexes, comme le syllogisme démonstratif et l’argument dialectique. En fonction de la manière d’interprétation (fonctionnelle et / ou aléthique), la structure S-P est menée vers l’analytique et la dialectique, les deux disciplines-institution du lógos formel en horizon naturel-historique. L’analytique et la dialectique comprennent « toutes les règles de la pré-acquisition [pre-luării] et du pré-travail [pre-lucrării] de chaque thème philosophique, l’ouverture des horizons de la thématisation, la voie par laquelle deviennent significatives certaines démarches, les solutions mêmes des problèmes soulevés ou les formes d’approfondissement des apories formulées, la liaison « des théories » et « les choses mêmes » (JT : 38).

Je voudrais insister davantage sur la deuxième Section, « La réduction judicative appliquée à la dictature du judicatif » – la contribution décisive du livre Jugement et temps. L’auteur propose ici une certaine réduction qui opérera successivement. Limitons-nous, premièrement, à quelques caractéristiques de cette réduction et aux conséquences que Viorel Cernica vise à atteindre.

1) La réduction judicative assume l’opération traditionnelle de l’époché par laquelle sont suspendues, dans un premier moment, la validité du jugement et, dans un deuxième moment, la validité du monde que le jugement constitue et que l’auteur nomme judicatif constitutif, dictature du judicatif. Comme conséquence directe de cette épochè, le jugement va perdre l’intentionnalité constitutive pour le monde et deviendra elle-même un « monde » avec ses propres étants et actes constitutifs.

2) En plus, par la réduction judicative, Viorel Cernica ne réduit pas le jugement à la vie constituante d’un ego transcendantal. On comprend cette décision parce que la vie constituante de l’ego transcendantal est dès le début prédéterminée par la structure formelle du jugement S-P. Plus précisément, les prestations passives de l’ego, les actes de la perception externe, les modalités de viser, les intérêts, les volitions – bref, l’expérience préjudicative de l’ego fonctionne déjà selon une intentionnalité préalable judicative. Or, le dessein de Viorel Cernica n’est pas de récupérer une expérience qui précède le jugement et qui apparaît précisément dans la perspective finale du jugement. L’auteur poursuit une de-constitution du jugement et, plus généralement, du lógos formel en sorte que dans le point exact de la de-constitution s’attestent et se libèrent le lógos entier et son expérience non-judicative.

3) La réduction judicative ressemble à la réduction eidétique de Husserl, sans exposer pourtant les opérations de celle-ci : la variation, la convergence et la différenciation, etc. Le phénomène du temps, auquel la réduction judicative conduit, est l’essence (l’eidos) du jugement et, plus généralement, de la dictature du judicatif. Le temps assume la fonction d’a priori de l’eidos, tout en prescrivant des règles à chaque possibilité qui compose son extension. Une différence doit être néanmoins soulignée : le temps chez Cernica est plus qu’un eidos, il est l’Être ou la substance du judicatif. Le monde du jugement reçoit du temps son contenu d’objet, non seulement des règles ou des conditions constitutives. Cela permet à Viorel Cernica d’atteindre finalement le temps comme « monde » du jugement ou la dictature du judicatif.

On vient de soutenir que la réduction judicative opère successivement. En effet la réduction temporel-judicative consiste en l’application d’une chaîne de réductions. La première de cette chaîne est appliquée aux éléments du jugement. Le temps constitue ici les deux aspects du jugement : l’aspect formel et l’aspect aléthique. Le sens formel du premier aspect provient des caractéristiques de ses éléments S et P, du fait d’être possible et du statut de variable. On dit qu’il s’agit d’un sens formel des éléments du jugement S et P parce qu’ils reconditionnent formellement un certain contenu de l’expérience humaine. Au niveau de l’aspect formel, le temps intervient par présentation (« prezentuire », c’est-à-dire, « être présent », « mettre en avant »), l’appel du passé (c’est-à-dire, temporisation fermée vers le passé), et l’avènement du futur (c’est-à-dire, temporisation ouverte vers le futur, vers le possible). La position « S » est constituée par un jeu de présentation et d’appel du passé, à partir duquel elle reçoit le statut de substrat. S-substrat est caractérisé par une certaine atemporalisation, par une temporisation solidifiée. La position « P » supporte, en revanche, une temporisation intensifiée, un jeu de présentation et d’avènement du futur par lequel P est cherché. Sa recherche a le caractère d’une généralisation. P est constitué comme général.

Le verbe et le temps composent l’aspect aléthique du jugement lequel privilégie le rapport temporel présentation-avènement du futur. Par verbe et temps, le jugement s’ouvre vers l’objet transcendant au jugement (les choses mêmes) mais dans un mode déjà conditionné par l’aspect formel, c’est-à-dire, que les choses mêmes sont ce qui peut être constitué comme S-substrat et P-général. La valeur de vérité du jugement consiste précisément en cette ouverture et correspondance entre le jugement et les choses mêmes constituées judicativement. Selon une analyse strictement temporelle, le verbe reçoit modalisation du temps (« il a été », « il est », « il sera ») et le temps reçoit soutien verbal dans le cadre du jugement. Seulement grâce à cette relation réciproque entre le verbe et le temps, le jugement peut recevoir un aspect aléthique, c’est-à-dire, une valeur de vérité.

Ensuite, Cernica se questionne si la réduction temporelle du jugement (la première application de la réduction judicative) accomplie la figure du lógos formel qui, en registre naturel-historique, se substitue au lógos concret. Et la réponse – négative –, doit aboutir à une nouvelle application de la réduction temporelle qui approfondisse la relation temps-jugement, spécifiquement leur unité. C’est seulement à travers cette nouvelle application de la réduction que le jugement s’accomplit lui-même au sens de la structure, que les éléments du jugement reçoivent des sens ontologiques, et que le jugement devient judicatif constitutif, dictature du judicatif, lógos formel qui se substitue aux unités de vie humaine proprement dites.

En ce sens-là, la deuxième réduction temporelle constitue le phénomène de la seconde temporisation. Le temps ré-temporise maintenant au sens d’un approfondissement de la présentation, opération par laquelle S-substrat et P-général sont reconditionnés ontologiquement, non pas seulement logiquement. S-substrat devient substance, individuel, « fait d’être celui-ci ». P-général devient universel, « telle façon d’être» d’une substance. Ré-signifiés ontologiquement, S-substance et P-universel s’appartiennent véritablement (tandis que S-substrat et P-général ne s’appartenaient pas complètement, fait visible dans les directions différentes de leur temporisation) et accomplissent le sens de structure du jugement.

Au cours de la deuxième réduction, plusieurs actes du phénomène de la seconde temporisation sont mis en évidence, tous ayant à faire principalement à la ré-temporisation de la présentation, à laquelle s’ajoutent pourtant les autres extases temporelles. Le partage (« părtinirea », c’est-à-dire, le partage des fonctions logiques et ontologiques entre S et P) devient possible par la présentation de l’appel du passé. La mise en ordre (« ordonarea », c’est-à-dire, le règlement hiérarchique des fonctions logiques et des dignités ontologiques) a un sens de présentation. Et l’autorisation (« autorizarea », c’est-à-dire, l’obéissance aux autorités et l’accréditation des faits bien formés) c’est la présentation ouverte vers l’avènement du futur. Toute constitution présente, passée ou future (c’est-à-dire, possible), est réglée par ces trois actes, et particulièrement par l’autorisation parce qu’elle est le but final du judicatif constitutif ou de la dictature du judicatif. Selon celle-ci, chaque fait humain doit être constitué judicativement afin d’être reconnu et autorisé. Par les trois actes, on fait le saut du jugement au judicatif constitutif ou à la dictature du judicatif.

De plus, mettant en évidence un dernier sens pragmatique des trois actes de la seconde temporisation, présent déjà au début de la constitution du jugement et du judicatif, Cernica arrive à l’hypostase accomplie de la dictature du judicatif. Par le sens pragmatique, Cernica souligne le caractère éminemment temporel, opérationnel et efficace des trois actes de la seconde temporisation. En sens pragmatique, ces trois actes sont considérés en eux-mêmes et ont « une direction, énergie pour diriger, but vers lequel conduit la direction prise par énergie, résultat final, c’est-à-dire atteinte d’un but ou entrée de l’énergie dans une forme » (JT : 383). En sens pragmatique, les trois actes sont le temps judicatif efficace présent dans toute constitution logique et ontologique, même si la réduction judicative met en évidence ce dernier sens après les sens logiques et ontologiques. Et tous les trois sens – le logique, l’ontologique et le pragmatique –, composent une structure unitaire nommée brièvement par Viorel Cernica la dictature du judicatif.

Une autre question pour Viorel Cernica c’est de savoir si le temps épuise son travail dans l’horizon du judicatif constitutif. Ou, au moins, s’il est possible d’imaginer un autre mode de fonctionnement du temps qui ne soit pas dirigé vers la constitution judicative. En un sens possible, le temps peut être détaché du jugement dont il est son objet corrélé. Par ce fait, le temps peut perdre l’initiative de l’intentionnalité judicative et peut laisser que la chose même advienne librement sans que sa place et sa nature soit substituée. Le temps ne devient pas à son tour objet mais il accompagne une chose comme temps d’une chose. Le temps ne se substitue pas à la chose. Et la chose, avec son propre temps, devient évènement, acte-objet, et non pas sujet déterminé par propriété. La chose devient « lever » (« răsărire »), quelque chose « qui se passe » dans son propre temps, quelque chose « qui a lieu » dans son propre espace. En tant que possibilité, le passage du temps judicatif à « l’unité synthétique temporelle-locale (l’évènement) constitue le point de rencontre de la dictature du judicatif avec l’horizon même du lógos entier » (JT : 363). Mais cette expérience de l’évènement reste dans la recherche de Viorel Cernica une simple possibilité, impossible de thématiser par la réduction judicative et au sein du judicatif constitutif.

Le dernier chapitre du livre, « Les ressources originaires du lógos et le judicatif régulatif », propose une application de la réduction sur un ensemble de faits judicatifs qui ne s’approprient pas entièrement des exigences de la constitution judicative, et dans lequel le temps temporise encore, mais d’une façon différente. Cet ensemble de faits est dénommé par Viorel Cernica le judicatif régulatif. Les actes de temporisation, notamment pragmatiques, deviennent ici plutôt des règles qui fonctionnent au niveau pré-opérationnel à l’égard de la constitution judicative. Le judicatif régulatif, étant situé à la frontière de l’horizon judicatif, peut indiquer une voie vers le non-judicatif, vers le lógos non-formel.

Reprenant à cet égard la réduction judicative, certains éléments du judicatif peuvent apparaître avec des sens judicatifs atténués. 1) Le sujet, par exemple, peut recevoir l’œuvre pragmatique du temps qui intervient seulement comme règle ; il s’agit des règles d’utilisation ou sémantiques dans ce cas. D’après celles-ci, S est prêt à fonctionner dans toutes sortes des contextes ou à régler lui-même la sémantique des autres, sans l’acte de synthèse judicative. Le sujet du judicatif régulatif reçoit des règles pragmatiques par lesquelles il devient plutôt « un agent sémantique » ou « un acte structurant d’un contexte sémantique » (voir JT : 387-389). On trouve ce sens du sujet dans l’analyse sémantique des notions et dans l’étude étymologique. 2) Plus loin, l’Être est temps dans l’horizon judicatif. Par les actes de temporisation, le temps-Être constitue chaque objet judicatif. Mais l’Être peut supporter l’activité des actes pragmatiques et l’intervention atténuée des actes et des sens logiques ou ontologiques. L’Être peut atténuer ses sens logique (est copulatif) et ontologique (le concept ontologique de l’Être avec son système de catégories) et recevoir des sens pragmatiques prééminents qui régissent toute autre constitution. Par exemple, on peut parler des « objets » comme « amour sans l’être », « Dieu sans l’être » (Marion), « l’expérience du visage » (Levinas) qui sont réglés par des sens pragmatiques de l’Être (érotique, éthique), tous les autres sens du judicatifs allant en arrière-plan. Ces objets appartiennent aux recherches phénoménologiques actuelles, que Viorel Cernica appelle métaphysiques post-ontologiques.

Le sujet et l’Être peuvent donc activer un nouveau domaine du judicatif : le judicatif régulatif. Celui-ci appartient encore à l’horizon du judicatif constitutif, mais non pas entièrement. Le judicatif régulatif c’est un phénomène de frontière qui subit les influences du lógos entier sans opérer une dé-constitution du judicatif constitutif. Les prémisses de cette dé-constitution sont pourtant présentes. Pour les mettre en évidence, il faut préciser en quoi consiste l’appartenance du judicatif régulatif au judicatif constitutif, dans un premier temps, et ce que soutient la distinction du judicatif régulatif, dans un second. Premièrement, le judicatif régulatif appartient à l’horizon du judicatif parce que l’intervention des actes temporels pragmatiques et la constitution phénoménologique sont toujours judicatifs. Secondement, le judicatif régulatif est diffèrent du judicatif constitutif parce que le temps pragmatique temporise ici sans une intentionnalité judicative. Les actes temporels pragmatiques temporisent au sens d’une orientation d’une chose, au sens des règles, au sens de « poser une chose en sa mesure propre». Or la règle en tant que telle appartient ou est associée à une pratique humaine dans une unité de vie. Et l’origine originaire des règles c’est précisément le lógos entier. Mais le plus important phénomène qui soutient l’identité du judicatif régulatif c’est le retrait du temps judicatif. Dans l’horizon judicatif, le retrait du temps est un phénomène impossible d’être réduit au temps. La réduction judicative peut seulement reconnaître sa présence. En plus, le retrait du temps n’est pas encore un acte dé-constitutif, même s’il a ce potentiel. C’est la tâche d’une nouvelle et différente réduction, annoncée par Viorel Cernica à travers son livre, de prendre l’initiative non-judicative du retrait du temps. Par une nouvelle réduction non-judicative du temps, le judicatif régulatif peut renforcer sa position et son identité. Et le lógos formel peut être percé afin qu’une pensée du lógos entier puisse avoir lieu.

Alors, la principale contribution du livre Jugement et temps. La Phénoménologie du judicatif est sans doute la réduction judicative. La thématisation du temps judicatif et l’expérience phénoménologique de la réduction temporelle judicative sont de nouveaux faits dans le paysage actuel de la recherche philosophique. Quelques aspects spécifiques de la réduction judicative pourraient être soulignés :

1) le temps, thème de la réduction et opérateur de la constitution phénoménologique chez Husserl, n’a pas chez Cernica un sens subjectif, il n’appartient pas au sujet transcendantal. Plus proche peut-être de Heidegger, le temps est l’operateur transcendantal non-subjectif des objets judicatifs.

2) Du point de vue de la réduction judicative, les objets judicatives ne sont pas visés naturellement et historiquement comme des objets de l’intellect. Chez Cernica, le temps temporise selon des extases différentes et constitue des objets judicatifs qui composent le lógos formel, ou « le monde de la vie » après l’institution historique du lógos formel. Le lógos formel est finalement un monde, voire notre monde.

3) Une intention de la réduction judicative c’est la constitution du lógos formel. On trouve chez Cernica une très puissante figure du lógos formel avec des limites presque insurmontables.

4) Viorel Cernica se propose également de percer les limites du lógos formel par dé-constitution du temps judicatif, c’est-à-dire, par dé-constitution de l’a priori universel du lógos formel. C’est en ce sens qu’il cherche une nouvelle réduction qu’il nomme réduction non-judicative. L’idée directrice de celle-ci est le retrait du temps judicatif. Ainsi, le projet de recherche de Cernica n’est pas loin de la réduction éthique de Levinas et de la réduction érotique de Marion. Mais ces deux réductions, même si elles forcent les frontières du lógos formel ou de l’Être, elles appartiennent au judicatif régulatif parce qu’elles n’opèrent pas une dé-constitution de ceux-là.

5) De plus, de la compréhension de la temporalité judicative dépend, à mon avis, une bonne compréhension des thèmes de l’histoire de la philosophie auxquels on se rapporte traditionnellement, voire peut-être une reformulation non-judicative de ces thèmes (l’Autre, la liberté, le monde).

Grâce à ces aspects et intentions, Jugement et temps. La phénoménologie du judicatif de Viorel Cernica pourrait devenir un repère important dans la recherche philosophique actuelle.


[1] Recension à paraître prochainement dans sa version roumaine, sensiblement différente de cette version française, dans le no. 4, vol. LXIII (2016) de la Revista de filozofie. Je voudrais remercier Iulian Apostolescu pour l’invitation à traduire et à publier ce texte. Je suis aussi très reconnaissant à l’éditeur anonyme et à  de ce texte pour sa révision linguistique, ses observations et ses suggestions.

 

Lee Carruthers: Doing Time: Temporality, Hermeneutics, and Contemporary Cinema

Doing Time: Temporality, Hermeneutics, and Contemporary Cinema Book Cover Doing Time: Temporality, Hermeneutics, and Contemporary Cinema
Horizons of Cinema
Lee Carruthers
SUNY Press
2016
Hardcover $80.00
186

David Espinet, Günter Figal, Tobias Keiling, Nikola Mirkovic (Hrsg.): Heideggers »Schwarze Hefte« im Kontext

Heideggers »Schwarze Hefte« im Kontext. Geschichte, Politik, Ideologie Book Cover Heideggers »Schwarze Hefte« im Kontext. Geschichte, Politik, Ideologie
David Espinet, Günter Figal, Tobias Keiling, Nikola Mirkovic (Hrsg.)
Mohr Siebeck
2016
Paperback 50,00 €
300